LES "BLACK PROGRAM": LE PROJET CHAOS

Publié le par Scaramouche

Un projet de la CIA pour la collecte de renseignements sur les Américains.

Le projet "Chaos" est le plus étendu des programmes clandestins "d'espionnage domestique" de la CIA, envers les citoyens Américains. Il démarra en 1967 et cessera en 1974. (1)

Les efforts pour mettre en place ce programme, commencèrent en 1967, suite aux pressions de la Maison Blanche, pour pouvoir obtenir des renseignements sur les citoyens Américains, qui seraient sous influence étrangère. Principalement vis-à-vis des liens qui pourraient exister entre des nations étrangères et les activités de protestataires des minorités raciales et anti-guerre, à l'intérieur du pays.
Jusque-là, la CIA n'avait pas le droit de se livrer à des opérations clandestines sur le territoire des Etats-Unis (la section 102 du "National security Act", n'autorise que "la collecte directe de renseignements" et aucunement le recours à des "opérations clandestines" pour obtenir des informations). Mais il y aura une modification, suite à des protestations de citoyens, pour clarifier les opérations autorisées de la CIA et établir une nouvelle législation. Ce qui aboutira à la résolution du Sénat 42, qui inclura désormais, non seulement le droit de procéder à des "enquête autorisées" de "renseignements domestiques" sur le sol Américain, mais aussi à la protection des sources et des méthodes de collecte d'information, utilisées par l'agence.

Le projet n'était pas une opération officielle de la CIA. Chaos naîtra des demandes pressantes des présidents Johnson et Nixon, auprès du directeur de la CIA, Richard Helms, pour savoir s'il existait réellement une influence étrangère hostile envers la politique Américaine, qui aurait une influence sur les étudiants, les opposants à la guerre du Vietnam, les "minorités" diverses et la "nouvelle gauche". Et qui risquerait de provoquer des agitations dans le pays.(2)

Les objectifs de l'opération Chaos étaient:

- Tous éléments significatifs, montrants le rôle joué par des éléments étrangers, dans les actions des différents mouvements protestataires;

- Apporter suffisamment de renseignements, pour que le FBI puisse poursuivre des enquêtes sur ces activités et en particulier sur les citoyens Américains qui voyagent à l'étranger.

Durant le projet, la CIA amassera en tout près de cent mille dossiers sur des citoyens Américains, qu'ils transmettront au FBI et à d'autres agences du gouvernement. Cette somme d'informations, concernant bon nombre de renseignements privés.

 

La première autorisation viendra d'un mémorandum du 15 août 1967, du directeur-adjoint des plans, Thomas Karamessines à James Angleton, le chef du contre-espionnage. Ce mémorandum mentionnait:

- Il y aura une réunion exclusive pour les chefs de divisions spécifiques et certains officiers sélectionnés, pour informer des buts et objectifs de ce programme de collecte d'informations avec une définition de ces aspects de contre-espionnage domestique;

- Il y aura l'établissement d'une sorte de système par l'officer Richard "Dick" Ober, pour avoir une coordination ordonnée des opérations qui vont être menées avec une responsabilité dans la conduite actuelle des opérations mises en place dans le domaine spécifique des divisions.  

Angleton choisira Richard Ober pour être le chef du "Groupe d'Opérations Spéciales" au sein du service de contre-espionnage. Ober avait déjà été impliqué dans des enquêtes sur des possibles relations entre l'étranger et des Américains "dissidents".

Et il y aura la création de deux autres projets, qui seront des sous-programmes du projet "Chaos", les projets "Merrimac" et "Resistance", mis en place par le "Office of Security", le "Bureau de Sécurité", pour venir en soutien de l'opération Chaos.

 

Le Projet "Merrimac".

Il visait à l'infiltration par des agents de la CIA du bureau de Washington, des groupes pacifistes et des groupes activistes noirs. Le but initial était de pouvoir obtenir des preuves de démonstrations de menaces et de manifestations d'agressions physiques envers des agents de la CIA. Pour cela, les exigences de collecte de renseignements seront élargies, pour y inclure des informations d'ordre générale sur les dirigeants, le financement, les activités et la politique des groupes ciblés.

 

Le Projet "Resistance".

Celui-ci devait déployer ses efforts pour obtenir des informations d'ordre générale, pour prévenir les actes de violence qui pourraient être une menace pour des installations ou des bâtiments de la CIA et des recruteurs ou des contractants de l'agence. Et pour avoir aussi une évaluation de la sécurité qui avait été requise par l'agence.

De 1967 à 1973, ce programme compilera des informations sur des groupes radicaux évoluants à travers le pays et particulièrement sur les campus. Beaucoup de rapports adressés au siège de la CIA, proviendront d'informations tout-à-fait publiques, figurants principalement dans les journaux. Des informations additionnelles proviendront par une coopération avec les services de police, les représentants officiels des campus et d'autres autorités locales. Ils auront également beaucoup recours à des informateurs. 

Concernant ces derniers, il était bien précisé dans le "National Security Act" de 1947, que "le directeur de la CIA est responsable de la protection de ses sources de renseignements et des méthodes de divulgations non autorisées", qui pourraient être utilisées par les informateurs pour faire parvenir des informations à l'agence.

La somme d'information dépouillée et indexée par "Resitance", sera estimée à 600-700 dossiers et à un fichier constitué de 12000 à 16000 noms. Ce projet se terminera à la fin juin 1973.

 

La réalisation du programme "Chaos" sur le terrain.

Au début de 1967, le magazine "Rampart" avait publié un exposé des différentes activités de la CIA et ses relations avec les institutions privées Américaines. Ober étudiera la possibilité de liens entre des services de renseignements étrangers et le magazine, ou ses collaborateurs. Ober commencera à élaborer une base de données informatisée, pour répertorier les activistes dissidents aux Etats-Unis et leur rapport avec Rampart. Avec ces investigations il y aura la réalisation de près d'une centaine de dossiers sur des citoyens Américains suspects. Sans toutefois apporter la preuve que Rampart était impliqué des les mouvements protestataires.

Le 15 août, il y aura un mémorandum de Karamessines intitulé "La couverture des étudiants subversifs à l'étranger et les questions connexes". Ce document précisait les objectifs pour identifier et garder une surveillance sur les étudiants noirs radicaux expatriés ainsi que les voyageurs de passage dans  des zones spécifiques sélectionnées. Afin de savoir si les Soviétiques ou les Cubains les utilisaient pour de l'espionnage ou de la subversion.

A partir d'octobre 1967, ce seront les mouvements pacifistes qui seront particulièrement visés avec une requête de la Maison Blanche, pour produire une étude sur les "Connexions internationales des mouvements pour la paix aux Etats-Unis". Par cette demande, les activistes anti-guerre et les nationalistes noirs deviendront une des cibles prioritaires et ce rapport pour le président sera l'objectif principal pour la CIA, dans le cadre du projet Chaos.
Cette étude rédigée par le "Intelligence Directorate of the Agency", "la Direction du Renseignement de l'agence", se fera avec la contribution d'informations provenants de la "Direction des plans" de la CIA, et d'informations fournies par le FBI et d'autres agences fédérales. Les conclusions du rapport devaient établir des relations existantes entre les organisations pacifistes et le parti communiste.
En novembre 1967, le siège de la CIA informera par un câble, que toutes les antennes de l'agence étaient requises pour travailler sur une étude à un niveau "interdépartementale" (tous les services sont concernés), pour avoir une vue d'ensemble des liens entre les mouvements "anti-guerre du Vietnam" aux Etas-Unis. Les conclusions seront essentiellement négatives. Il y avait une multitude de groupes divers, qui ne permettait pas une coordination entre les différents activistes à un niveau mondial. La CIA trouvera en fait très peu de preuves, sur un éventuel commandement ou contrôle des mouvements protestataires, par des éléments étrangers. Ou une quelconque coordination "internationale", par le biais de dialogues et de consultations. Il n'y aura que peu de preuves disponibles sur des groupes pacifistes dans les campus, qui seraient manipulés de l'étranger.

Les informations produites pour l'opération Chaos, seront apportées surtout par le FBI. Il y aura plus de mille rapports rédigés par le bureau fédéral pour la CIA, rien que pour le mois de juin 1970. Les renseignements du FBI venaient de leur base de données de noms et d'informations, par un recoupement, entre différents éléments. La CIA mettra aussi en place un canal spécial pour la transmission et le dépouillement des rapports, venant des différentes antennes de l'agence.

Le 25 juin 1968, différentes stations de la CIA basées en Europe, apporteront des informations sur des relations se mettant en place entre les activistes noirs et les mouvements pacifistes, et des organisations de la "nouvelle gauche". Dès lors, il y aura la mise en place de deux canaux distincts, pour contrôler la gestion et la transmission des rapports, concernant les "activistes" et les "pacifistes". Et tous ces documents seront alors classés "Restricted" ("données à diffusion restreintes") et recevront un référencement par le nom de code de "Chaos".

 

Le système de base de données informatiques "Hydra".

Pour gérer, contrôler et stocker les informations propres au programme Chaos, l'agence utilisera le système informatique "Hydra". Ce dernier enregistrera chaque nom de personnes et d'organisations qui seront référencées et cette base de données servira à toutes les antennes de la CIA.
Les rapports étaient indexés un par un par une référence et les noms correspondants l'étaient également. Les informations recueillies étaient bien-sûr aussi enregistrées, mais il n'y aura pas une séparation de l'information "Chaos", concernant les individus qui figureront dans la base "Hydra". Cela fera que lorsqu'une recherche sera faite, il y aura alors un libre accès à d'autres informations, n'intéressant pas le projet (dès qu'un nom figurait dans un dossier, le résultat de la recherche apparaissait, même si les renseignements en question n'avaient rien à voir avec l'opération Chaos). 
Il n'y avait que les officiers liés à l'opération, qui auront le droit à un accès total aux informations "Restricted" de la base Hydra (et du même coup de connaitre les sources et les méthodes ou d'autres faits, qui auront permis d'obtenir les informations les plus sensibles). 
Le nombre de citoyens Américains référencé dans la base de données sera estimé à trois cent mille personnes et jusqu'à la fin des années soixante-dix, plus de sept mille d'entre eux y figuraient toujours.

 

Après avoir reçu en décembre 1967, le rapport "Connexions internationales des mouvements pour la paix aux Etats-Unis", qui avait été réclamé un an auparavant, le président Johnson recevra un autre rapport le 5 janvier 1968. Ce dernier était intitulé "Les étudiants dissidents et leurs techniques aux Etats-Unis". La majorité du rapport visait les étudiants activistes du "SDS", le "Students for a Democratic Society". Et montrera aussi que les mouvements communistes ne contrôlaient pas les organisations d'étudiants activistes et qu'il n'y avait pas de liens avec l'étranger. Et il y aura une autre étude pour Jonhson, titrée "Restless Youth", et contenait une analyse détaillée sociologique et politique des étudiants au niveau mondial.

D'autres rapports, appelés "Rapports Spéciaux" étaient des études occasionnelles, mais qui concernaient des informations particulièrement sensibles. Ils seront référencés "M Memmoranda"("Mémorandum M") et ne seront diffusés qu'au plus haut niveau de l'état, pour la Maison Blanche, l'Attorney General et le Secrétaire d'Etat.
Le contenu d'un mémo "M" pouvait varier. Cela pouvait inclure des renseignements sur les gouvernements étrangers qui soutenaient des groupes protestataires aux Etats-Unis, des informations sur des plans d'enlèvements ou d'assassinats contre des officiels haut-placé du gouvernement. 
Durant l'opération Chaos, 34 Mémorandum "M" seront rédigés.

 

Chaos sera étendu en 1969. Le 20 juin de cette année, le président Nixon demandera à la CIA un rapport sur le soutien des communistes étrangers aux "mouvements révolutionnaires" dans le pays. Ce rapport, rédigé en dix jours, sera dénommé "Support", ("Soutien").  Et il contenait une étude détaillée des possibles activités par des communistes étrangers, pour encourager et soutenir les groupes protestataires aux Etats-Unis. Mais il n'y aura aucun fondement ou de preuves d'un contrôle des groupes Américains, par des partis communistes basés à l'étranger. Il y aura une étude similaire en 1971.

A l'automne 1969, deux nouveaux programmes seront développés, pour augmenter les sources des informations. Le premier sera entrepris par le "DCS", "Domestic Contact Service" et le second par l'équipe des agents de Chaos. Cela aboutira à un gros volume d'informations sur les militants activistes noirs et la création d'une nouvelle catégorie, pour gérer la transmission des renseignements, la "Activities of Black Militants". Et les rapports répertoriés dans cette catégorie seront systématiquement envoyés au service du contre-espionnage. Plus de deux cent de ces rapports seront rédigés par le "DCS" pour Chaos, entre 1969 et 1973 (surtout pour identifier des eventuels contacts avec l'étranger).
Durant cette période il y aura le recrutement de plus de quarante informateurs 
supplémentaires (dont la moitié travaillaient déjà pour le FBI) et sept nouveaux agents viendront s'ajouter à l'équipe de Chaos.

 

Le "Projet 2" du programme Chaos.

Il s'agissait d'une opération pour séparer les renseignements supplémentaires qui seraient fournies par des agents de la CIA, étant parvenus à infiltrer certains groupes, de ceux receuillis par les informateurs. Il sera lancé en 1969 et en 1970, ce projet aura même sa propre "division" à la CIA. Pour ce projet, les agent infiltrés recevront un entrainement spécial, en plus de leur entraînement de base. Afin de développer des techniques propres, à l'infiltration des groupes d'activistes (qu'ils soient politiques ou universitaires).
Ce "Projet 2" apportera un avantage considérable pour la collecte d'informations sur les associations, les organisations dissidentes, sur le "Women's liberation", le mouvement de libération de la femme, sur des "plans" préparés et quelques fois des informations strictement personnelles. Et la mission de ce second programme sera plus tard étendue aux mouvements Maoïstes, présents dans le parti de la "nouvelle gauche".
Le "projet 2" aboutira au rapport "Radical left and the American radical left", "Gauche radicale et les Américains radicaux de gauche".

En 1971, un rapport titré "Definition and Assessment of Existing Internal Security Threat-Foreign", "Définition et évaluation de la menace étrangère éxistante pour la sécurité intérieur", conclura à une possible implication hostile de gouvernements étrangers, pour exploiter les désordres aux Etats-Unis. Mais en indiquant bien que les éléments de la "nouvelle gauche", n'avaient pas actuellement la capacité pour commander et diriger des mouvements insurrectionnels ou des activités de terrorisme et de sabotage, ou pour encore fomenter une subversion à l'intérieur des forces armées, d'employés du gouvernement, auprès des syndicats, dans les collèges et les universités, ou les médias.

L'opération Chaos fera figurer près de 41 personnes ou organisations sur les "listes de surveillance", qui étaient beaucoup utilisées à cette époque. Et les informations découvertes seront rendues accessibles pour la NSA, la "National Security Agency".

 

La fin du projet Chaos.

Durant les sept ans du projet, Chaos fera parvenir plus de cinq mille rapports et plus de quatre mille mémorandum au FBI et auront échangé plus de mille câbles avec le bureau fédéral.

Le projet prendra fin le 5 mars 1974, sur ordre du nouveau directeur de la CIA, William Colby. De par les multiples paradoxes liés à ce genre d'opération - la CIA n'ayant pas le droit de se livrer à des opérations clandestines envers ses propres citoyens sur le sol Américain; et l'action de l'agence dérappant de plus en plus sur le non respect de la vie privée - Colby voullu mieux encadrer ce genre d'opération. Un câble annonçant la fin du programme sera envoyé à toutes les stations de la CIA et pour préciser au passage une nouvelle politique avec plusieurs "lignes directrices", au sujet de la collecte d'informations sur les citoyens Américains:

- La collecte d'informations à l'étranger sera restreinte aux renseignements sur des activités étrangères, visant uniquement des personnalités ou des organisations étrangères et impliqueront seulement les "contacts" Américains;

- Les cibles des stations de la CIA à l'étranger ou d'opérations du contre-espionnage viseront uniquement des Américains suspectés pour raison de sécurité ou de contre-espionnage et devront se dérouler de la manière suivante:

Dans le respect de la vie privée des Américains à l'étranger et les informations trouvées devront être rapportées au FBI; 

Dans le respect du personnel officiel des Etats-Unis à l'étranger. Les informations devront être rapportées aux autorités des agences de sécurité ou également au FBI si cela est approprié;

- La CIA devra obtenir un accord écrit suite à une requête auprès du FBI, pour des opérations clandestines de collecte d'informations à l'étranger sur des activités terroristes ou de contre-espionnages, impliquant la vie privée de citoyens Américains. Et assurer une étroite transmission des informations entre la CIA, le FBI et les services à l'étranger compétents. Il devra y avoir une approbation spécifique pour les opérations et les activités unilatérales. Un nouveau canal de transmission de l'information sera mis en place, où les renseignements seront référencés par un nom de code.

  

(1) La section 102 du "National Security Act" de 1947 qui régit les activités du renseignement, n'autorise que "la collecte directe de renseignements" et aucunement le recours à des "opérations clandestines" pour obtenir des informations. Tout comme le "CIA Act" de 1949. Mais les opérations clandestines de la CIA se trouveront en fait légalisées en 1974, par un amendement au "Foreign Assistance Act" (qui sera soutenu par les Représentants Holtzman et Abourezk) en précisant que "les activités nécessaires pour la sécurité des Etats-Unis dans le seul but de recueillir des renseignements", ne "violaient pas les lois des Etats-Unis ou de ses Comtés".

(2) Le directeur-adjoint des plans, Thomas Karamessines, dira qu'il y avait eu d'énormes pressions de la Maison Blanche, pour accélérer la mise en place du projet Chaos.

Source:
Rapport final du comité restreint pour l'étude des opérations gouvernementales sur le respect des activités du renseignement. Livre III: Rapports supplémentaires détaillés du personnel sur les activités de renseignement et des droits des Américains, rapport du Sénat des Etats-Unis n° 94-755, du 23 avril 1973 (sous l'authorisation de l'ordonnance de 14 avril 1976).